Études scientifiques
sur les collections patrimoniales : le cas du Muséum
d’Histoire naturelle de Toulouse et des évolutions techniques d’exploration
Museu de História Natural de Toulouse e os
desenvolvimentos técnicos na exploração
Scientific studies on heritage
collections: the case of the Toulouse Natural History Museum and technical
developments in exploration
Estudios científicos sobre colecciones patrimoniales: el caso del Museo de Historia Natural de Toulouse y la evolución técnica de la exploración
Frédérique Alexandra GAILLARD[1]
Alexandre MILLE[2]

RÉSUMÉ
Le Muséum d’histoire naturelle de Toulouse
conserve aujourd’hui près
de 2,5 millions de spécimens,
dont la protection est posée par le Code
du Patrimoine. Historiquement, ces collections étaient des collections scientifiques.
Les changements de statut
(personnel, collections et établissement) firent de ces objets,
des collections patrimoniales. Toutefois,
si leur préservation
est une mission essentielle du musée, leur mise à disposition auprès de
la communauté scientifique l’est tout autant. Dès lors, comment concilier conservation et génération
de nouvelles connaissances
par la recherche, dont certaines
méthodes peuvent compromettre l’intégrité des pièces ?
Nos recherches nous ont plongé dans l’histoire de l’établissement et le code du patrimoine
afin de comprendre l’évolution des enjeux de ces collections et du « matériel d’études
» (statut intermédiaire
d’un objet). Comment les conservateurs
travaillent-ils avec la communauté
scientifique ? Quelles techniques d’exploration (invasives et non invasives) permettent de mieux connaître l’histoire de ce patrimoine ?
Mots clés: Conservation. Image. Imagerie.
Musée. Muséum. Patrimoine. Sciences.
3D recherche.
RESUMO
O Museu de História Natural de Toulouse possui
atualmente quase 2,5 milhões de espécimes, que são protegidos pelo Código do Patrimônio
Francês. Historicamente, essas coleções eram coleções científicas. Mudanças no
status (equipe, coleções e estabelecimento) transformaram esses objetos em
coleções de patrimônio. Entretanto, embora preservá-los seja uma das missões
essenciais do museu, disponibilizá-los para a comunidade científica é
igualmente importante. Então, como conciliamos a conservação com a geração de
novos conhecimentos por meio de pesquisas, cujos métodos podem comprometer a
integridade dos objetos? Nossa pesquisa nos fez mergulhar na história da
instituição e no código do patrimônio para entender como as questões que
envolvem essas coleções e o “material de estudo” (o status intermediário de um
objeto) evoluíram. Como os curadores trabalham com a comunidade científica? Que
técnicas de exploração (invasivas e não invasivas) podem ser usadas para
aprender mais sobre a história desse patrimônio?
Palavras-chave:
Conservação.
Imagem. Museu. Patrimônio. Ciência. Pesquisa em 3D.
RÉSUMÉ
The Toulouse Natural
History Museum currently holds almost 2.5 million specimens, protected under
the French Heritage Code. Historically, these were scientific collections.
Changes in status (personnel, collections and establishment) have turned these
objects into heritage collections. However, while preserving them is an
essential part of the museum's mission, making them available to the scientific
community is just as important. So how do we reconcile conservation with the
generation of new knowledge through research, some of whose methods may
compromise the integrity of the pieces? Our research immersed us in the history
of the institution and the heritage code, to understand the evolving stakes of
these collections and of “study material” (the intermediate status of an
object). How do curators work with the scientific community? What exploration
techniques (invasive and non-invasive) help us to better understand the history
of this heritage?
Key words: Conservation.
Image. Imaging. Museum. Museum. Heritage. Science. 3D research.
RESUMEN
El Museo de Historia Natural de Toulouse conserva actualmente cerca de 2,5 millones
de especímenes, protegidos por el
Código del Patrimonio francés.
Históricamente, estas colecciones
eran colecciones
científicas. Los cambios de estatus
(personal, colecciones y establecimiento)
han convertido estos
objetos en colecciones patrimoniales.
Sin embargo, aunque conservarlos es una de las misiones esenciales del museo, ponerlos
a disposición de la comunidad
científica es igual de importante. Entonces, ¿cómo conciliar la conservación con la generación de nuevos conocimientos a través de
la investigación, algunos
de cuyos métodos pueden
comprometer la integridad de los
objetos? Nuestra investigación
nos ha sumergido en la historia de la institución
y en el código del patrimonio para comprender cómo han evolucionado las cuestiones que rodean a estas colecciones y al
«material de estudio» (el estatus intermedio de un objeto). ¿Cómo trabajan los conservadores con la comunidad científica? ¿Qué técnicas de exploración
(invasivas y no invasivas) pueden utilizarse
para conocer mejor la historia de este patrimonio?
Palabras clave: conservación: Conservación.
Imagen. Imagen. Museo.
Museo. Patrimonio. Ciencia. Investigación
3D.
1 INTRODUCTION
Les Muséums de France conservent des millions de spécimens, dont la protection est posée par le code
du patrimoine. Historiquement, ces collections étaient des
collections scientifiques. Les changements
de statut (personnel, collections et établissement) firent de ces objets, des collections patrimoniales. Leur préservation est une mission essentielle du musée, mais leur
mise à disposition auprès de la communauté
scientifique et la valorisation
avec des expositions et des médiations, le sont tout autant. Ainsi, les musées doivent impérativement concilier conservation et génération
de nouvelles connaissances
par la recherche, dont certaines
méthodes peuvent compromettre l’intégrité des pièces.
Il faut commencer par rappeler brièvement
l’histoire du muséum de
Toulouse et les éléments clés
du code du patrimoine afin
de comprendre l’évolution
des enjeux des collections et du “matériel d’études” (statut intermédiaire d’un objet).
Ensuite, il est intéressant
de saisir comment travaille
la communauté scientifique
avec des collections dont le statut
a changé. Si l’utilisation
de techniques d’exploration invasives a souvent été la règle dans un contexte où le conservateur et le scientifique ne faisaient qu’un, aujourd’hui les statuts des musées, de leurs collections et du personnel réinterrogent
la place de la recherche scientifique dans l’univers muséal. Quelques exemples concrets de techniques d’exploration
invasives et non invasives au muséum de Toulouse permettent d’étayer la relation complexe entre les logiques de
conservation et les logiques de recherche.
2 UNE BRÈVE HISTOIRE DES MUSÉES EN
FRANCE
2.1 Intro-historique des musées
Nous aimons partitionner, catégoriser pour ordonner le monde qui nous entoure
et nous le rendre intelligible, saisissable.
L’histoire des musées est tortueuse, mais lorsque l’institution
émerge au cours du XVIIème siècle, elle va recouvrir différents
établissements relevant chacun d’une
thématique
: les arts, l’histoire, les sciences… C’est dans ce contexte
que naît en France le Jardin royal des plantes médicinales, en 1636, prémices du
futur Muséum national d’Histoire naturelle, lui-même précurseur des différents muséums d’histoire naturelle du territoire.

Ill.1. La Grande Galerie
du Muséum d’Histoire naturelle de Paris (illustration de
J.-B. Pujoulx. Promenades au Jardin des Plantes à la Ménagerie
et dans les galeries du Muséum
d’Histoire Naturelle tome 2, Paris, 1803)
Cette
classification va se renforcer
au fil du
temps et s’affiner pour permettre l’organisation des collections
que renferment les établissements. Si l’intérêt scientifique des pièces a pu présider à leur
entrée dans les collections des musées, il a aussi
pu être découvert
après celle-ci ou être accru. D’ailleurs,
il transcende ces grandes catégories que sont les collections de naturalias, de beaux-arts,
d’archéologie et autres. L’intérêt scientifique des collections, lui, transcende ces catégories. Qu’il s’agisse des collections de naturalias, de Beaux-Arts, d’archéologie ou autre, si toutes n’ont pas été
constituées à des fins scientifiques,
toutes peuvent faire l’objet d’une étude scientifique. Cet intérêt scientifique
a pu présider à leur entrée en collections patrimoniales, comme être découvert
ou accru après leur entrée au
musée.
2.2 L’exemple du muséum de Toulouse
En 1796,
Philippe-Isidore Picot de Lapeyrouse lance l’idée de
la création du muséum d’histoire naturelle de Toulouse. A cette
même époque, il répartit ses propres collections dans deux
établissements distincts. La quasi-totalité de sa collection intègre
la jeune faculté des sciences
et laisse ses herbiers sur le site du futur muséum de Toulouse. Son projet se
concrétisera plus d’un demi-siècle plus tard. Vers 1863, Édouard Filhol alors directeur de l’école de médecine, devient directeur du muséum d'histoire naturelle de Toulouse. Il sollicite ses anciens
étudiants de la faculté de médecine,
pharmaciens et médecins pour la réalisation d’un musée d’histoire
naturelle qui devient accessible au public
deux ans plus tard. A cette époque, l’école de médecine et les galeries du muséum sont dans un seul
et même bâtiment c’est-à-dire le couvent des Carmes Déchaussées
(35 allées Jules Guesde).
Eugène Trutat, scientifique
et photographe qui a laissé
en fin de carrière près de
14.000 plaques de verre au muséum, participe à l’aventure.
Son engouement pour la préparation des collections naturalistes l’empêche de terminer ses études
de médecine. A l’ouverture
du muséum, le directeur le nomme conservateur tandis que l’établissement muséal est définitivement
indépendant de l’école de Médecine. Ces
deux institutions ont cohabité
et se sont d’ailleurs confondues juridiquement jusqu'en 1870. En
1872, Jean-Baptiste Noulet,
naturaliste et préhistorien
prend la direction de l’établissement. Avec Émile Cartailhac et Eugène Trutat, il crée « la
galerie des cavernes »
qui est la première au monde à exposer du mobilier préhistorique.

Ill.2.
Vers 1870. “Musée de Toulouse - Galerie des cavernes”.
Plaque négative au collodion au format
13x18cm. Inv. MHNT.PHa.138.T.048
Photographie d’Eugène
Trutat, Muséum de Toulouse.
Eugène Trutat participe à de nombreuses expéditions notamment dans les Pyrénées. Ses champs d'investigation
englobent la géologie, la géographie, le patrimoine, l'anthropologie, l'archéologie, la zoologie, la paléontologie, la sociologie.
Entre 1869 et 1872, il co-dirige
avec Emile Cartailhac la revue des Matériaux pour l’histoire de l’homme. A la suite de cette collaboration, le ministre de l’Instruction
publique leur confie une mission
scientifique : explorer les gisements préhistoriques
du Bassin sous-pyrénéen au profit du muséum
d’histoire naturelle de
Toulouse et du Muséum national d’Histoire naturelle. Eugène Trutat prend la direction du muséum de Toulouse de 1890 à 1900.
De son côté, le préhistorien, Emile Cartailhac créé la chair de préhistoire à la faculté
et enseigne la discipline
entre 1908 et 1921, période où
il prend aussi la direction du muséum.
Dans les années
1920, le musée présente ses collections dans plusieurs sections :
-
La zoologie
-
La botanique
-
La
préhistoire/anthropologie/ethnologie/Paléontologie humaine
-
La
géologie/minéralogie/paléontologie.
Chaque section est dotée
d’un conservateur qui est en charge de la direction scientifique de la
discipline. Ces conservateurs sont
d’abord professeurs à l’université. En 1922, le Comte Henri Bégouën,
préhistorien succède à
Emile Cartailhac. Entre 1944 et 1962, c’est Gaston Astre
qui prend la direction de l’établissement. Il a multiplié les fonctions à la
faculté des sciences parallèlement
au muséum. Il a commencé comme
préparateur puis chargé de cours à l’université tout en étant assistant
au musée. Les parcours des directeurs successifs du muséum de Toulouse montrent l’imbrication entre la
faculté et le muséum. Cette
facette de l’histoire du muséum de Toulouse, explique les transferts
« officieux » des collections entre les deux établissements en fonction des espaces de travail des directeurs. En 1962, le recrutement
de Claudine Sudre, une conservatrice
d’état à la direction du muséum tourne la page d’une longue période où les métiers, de scientifique, de professeur et de
conservateur sont indissociables. La direction est alors dirigée
par une professionnelle ayant
le statut de conservatrice
en chef. A partir des années
1960, le statut du personnel
des musées change et se stabilise. Par ailleurs, le cadre
d'emplois de “conservateur
territorial” a été créé en
1991 pour unifier des statuts entre l’état et la territoriale. Le corps des conservateurs
d'État s'est vu adjoindre en 2007 les anciens “conservateurs des musées d'histoire naturelle et des musées d'établissements d'enseignement supérieur”. Le
regard sur les collections et les approches scientifiques évoluent, il en est de même pour le statut des collections. La dimension patrimoniale prime sur la recherche
scientifique.
2.3 Les musées
et le code du patrimoine
En France, tout spécimen, tout objet, toute
œuvre conservé par un musée
tombe sous le coup du Code du Patrimoine. La loi 2002-5 dite loi « musée
» fonde l’établissement sur la collection
dont il a la responsabilité. Ainsi selon l’article L410-1, “Est considérée comme musée, au
sens du présent livre, toute collection
permanente composée de biens
dont la conservation et la présentation revêtent un intérêt public et organisée en vue de la connaissance, de l'éducation et
du plaisir du public”. La réglementation encadre la pièce de son acquisition à sa conservation, en passant par la restauration voire les modalités présidant à sa destruction le cas échéant. Au sein des collections bénéficiant de l’appellation “musée de France”, plusieurs statuts existent, qu’un même spécimen
peut se voir attribuer au cours
de son passage au sein d’un établissement.
Le plus haut statut de protection correspond au
statut des collections patrimoniales,
répond sous l’appellation
collections “musée de France”. Les pièces constituant ces collections sont inscrites à l’inventaire
patrimonial du musée. Toute inscription doit au préalable passer devant une commission scientifique d’acquisition, constituée de professionnels de la conservation et de la restauration du patrimoine et de représentants
des services de l’Etat. Cette
commission rend un avis
favorable ou non à l’inscription
de la pièce sur le registre d’inventaire
patrimonial, avis fondé sur différents
critères tels que l’importance scientifique, la rareté, l’histoire de la pièce… Une fois l’objet inscrit
à l’inventaire, il devient inaliénable, imprescriptible, incessible.
Toute intervention sur le spécimen, qu’il s’agisse d’une restauration ou d’un prélèvement à fins d’étude par exemple, est minutieusement
examiné afin d’assurer la transmission du spécimen
aux générations futures dans sa
pleine intégrité. Dès lors, les protocoles d’étude n’impliquant pas de prélèvements de matière – dits non invasifs – et limitant au maximum les
risques de dégradation des objets
sont privilégiés. Cette inscription à l’inventaire sur avis des instances scientifiques implique de fait que les
musées gèrent aussi des objets avec des statuts différents. C’est par exemple le cas des collections
pédagogiques. Les objets les constituant
ont vocation à être manipulés par les publics dans
un but de médiation et de sensibilisation. Elles sont considérées
comme consommables et renouvelables.
Toutefois, la destination de certains objets ou ensembles conservés dans les musées
n’est pas toujours évidente à déterminer. Ces pièces au
destin pour le moment incertain
sont regroupées sous le nom
de “matériel d’étude”.
Cette étape dans l’existence d’un objet de musée ne fait référence à aucun statut défini dans
le code du
patrimoine. Il s’agit d’une
facilité de gestion, qui a vocation à être limitée dans
le temps, et cadrée dans la note-circulaire sur la problématique des matériels d’étude du 19 juillet 2012.[3]
Cette dernière aide à l’interprétation des deux notions mentionnées dans le code
du patrimoine : celle de “collection” et celle d’ “entrée des biens” dans les
collections des musées de
France. Que ce matériel provienne d’une collecte raisonnée lors d’une mission scientifique, de fouilles, d’un échantillonnage, d’une acquisition
par opportunité (découverte
archéologique fortuite, don ou legs…) ou d’accumulations passées retrouvées dans le musée et restées
non inventoriées, “il n’a pas vocation à être conservé en totalité, en l’état ni sans limitation
de temps. Le point de bascule
pour quitter ce statut transitoire
et, par exemple, entrer en collection
patrimoniale, peut passer par une étude scientifique. Cette catégorie ouvre une plus grande latitude concernant
les protocoles d’étude qui peuvent être
proposés, y compris invasifs, à charge pour les responsables des collections d’en estimer la pertinence selon les potentiels qu’ils pressentent pour ces pièces
au vu du Projet scientifique et culturel de l’établissement. Les résultats scientifiques
potentiellement dégagés par
l’étude conjugués à la vocation de l’établissement formeront le cadre
de l’analyse patrimoniale rendue par l’équipe scientifique du musée, qui donnera
le verdict sur une vocation patrimoniale, documentaire, muséographique ou pédagogique de l’objet.
Ainsi, le statut d’un
objet implique des niveaux
de protection différents. C’est l’un des paramètres majeurs que l’équipe scientifique d’un musée doit
avoir en tête pour évaluer une demande d’étude d’un spécimen
ou objet conservé par le musée. L’impact
du protocole sur l’intégrité de l’objet est l’autre facteur déterminant :
s’il compromet trop l’intégrité d’une pièce patrimoniale, la demande sera écartée. Le même protocole
sur un spécimen non patrimonial (collection
pédagogique, matériel d’étude…) pourra, lui en revanche, être accepté. Cette réglementation très forte peut sembler au premier abord une contrainte, elle est en fait un puissant stimulant au développement
de techniques d’analyses plus performantes
et non invasives.
3 LES COLLECTIONS PATRIMONIALES ET
LES TECHNIQUES EXPLORATOIRES
Au fil de l’histoire des musées, les statuts des collections et les regards portés
sur celles-ci ont changé. Comme un fil conducteur,
nous retrouvons entre nos prédécesseurs et nous la volonté de constituer des collections, de les conserver afin
d’en savoir plus sur l’univers qui nous
entoure. Toutefois, cette
balance entre la volonté de connaissance
et celle de préserver les spécimens et objets pour les
générations futures a parfois
penché au détriment de la transmission des pièces. Aujourd’hui, un cadre réglementaire
strict régit et protège les
collections des musées. Toute étude scientifique sur un objet doit y répondre, ce qui peut générer une
tension voire un paradoxe
entre la conservation et le développement des connaissances, deux missions fondatrices
des musées en France. Plusieurs
exemples concrets illustrent cette tension via
l’exploration scientifique
des collections conservées au Muséum
de Toulouse.
3.1 Les techniques
invasives
La conservation
des collections permet de préserver
les connaissances qui leur sont liées, mais
également celles qu’elles renferment potentiellement. Pour sonder ce potentiel, différents protocoles scientifiques sont possibles selon les
techniques disponibles à un instant T. Le choix de leur mise en application dépend
de plusieurs facteurs, dont la réglementation régissant les musées. La décision finale reste prise par les
responsables de l’institution. La sensibilité
des professionnels entre accroissement
des connaissances et préservation
a pu varier au fil du temps, selon la réglementation et leur propre sensibilité.
On pourrait dire que, selon celle-ci et la latitude laissée par les textes réglementaires, le pas de la balance a pu être faussé et pencher d’un côté
plus que de l’autre, selon
nos critères d’aujourd’hui ! Ainsi, par le passé, l’accroissement des connaissances a pu être privilégié au détriment de l’intégrité de la pièce et, partant, entraînant la destruction de tout ou partie de la pièce, au détriment
de sa conservation et des études futures dont elle aurait pu
faire l’objet. Certains spécimens du Muséum
de Toulouse gardent la trace de protocoles d’études invasifs.
A l’époque où la direction de l’établissement et les conservateurs sont encore des professeurs et des scientifiques,
les collections sont prioritairement des outils de recherche, des objets destinés à mieux connaître l’origine de l’humanité et faire avancer les
sciences. Les techniques d’explorations nécessitent des prélèvements invasifs avec des découpages, des moulages dégradant
les objets de manière irréversible.
Le 10 juillet 1914, on observe la chute d’une
météorite sur la commune de Saint-Sauveur qui attire l’attention de plusieurs spécialistes. L’objet nommé “Chondrite EH5” pèse 14kg
avec un volume de 3.600 cm3, est donné au muséum de Toulouse. A l’époque, ce sont
Alfred Lacroix, Stanislas Mourié et Louis Mengaud, directeur de la chair de
géologie et responsable des
collections de géologie et minéralogie
qui firent l’étude du spécimen qui se voit être fractionné afin d’être analysé. (LACROIX, MENGAUD et MOUIRE, 1923, p.109) Les résultats permettent de comprendre la composition exacte
de la météorite et son importance.
Près de 49000 météorites sont répertoriées dans les collections mondiales. Elles permettent des avancées considérables dans de nombreux domaines des sciences de la Terre
et de l’univers. La météorite
de Saint-Sauveur fait partie des chondrites à enstatite, un groupe aux caractéristiques chimiques et minéralogiques extrêmement rares : “[…] on
en connaît environ 500, dont beaucoup ne
sont que de petites pierres (< 5g ou < 1,5 cm3)
trouvées en Antarctique.
Seules16 chutes de ces météorites ont
été répertoriées dans le monde au cours des deux derniers siècles, dont celle de Saint-Sauveur en 1914”. (BARRAT
et JAMBON, 2014, p.17) Plusieurs fragments ont été distribués
comme notamment au Muséum national d’Histoire
naturelle. Ce dernier
a dû se séparer d’une partie de son fragment
pour répondre aux demandes de plusieurs laboratoires.

Ill.3. La météorite “Chondrite
EH5” dit de Saint-Sauveur. Coll. du Muséum de Toulouse. Inv.
MHNT.MIN.2001.1
Sur la photographie de droite, on peut distinguer le prélèvement qui a permis de faire une étude en
lames minces. Photographies de Didier Descouens
Les collections de Paléontologie préservent un fonds
de moulages endocrâniens réalisés
par Edouard Lartet dans la seconde moitié du XIXème siècle.
Il s’agit de tirages en plâtre de l’intérieur du crâne, permettant d’appréhender les
marques laissées par le cerveau
sur l’os. Ces tirages laissent deviner les grandes régions de l’encéphale, étudier son développement et de déduire certaines capacités sensorielles de l’animal. Pour y parvenir, Lartet a dû scier le crâne
de certains spécimens. Ce choix peut paraître
regrettable aujourd’hui alors que ces collections ont intégré un musée. Avant tout jugement, il faut
se rappeler le contexte : le choix a été
fait par un chercheur, sur
des spécimens de sa collection, à une époque où la radiologie n’existait pas encore.
Aujourd’hui, ce type d’exploration est absolument impossible de par la loi des musées et ses contraintes. Chaque demande
de prélèvement sur un spécimen
naturalisé fait l’objet d’une demande auprès du conservateur qui va évaluer le risque que cela engendre sur l’objet.
La priorité est la préservation du spécimen ce qui peut paraître auprès
de la communauté scientifique
comme une entrave à la recherche. Cependant, les musées jouent un rôle fondamental dans la conservation du patrimoine comme objet d’études. Le travail de conservation des muséums se montre crucial car il permet à nos scientifiques contemporains de reprendre des travaux déjà réalisées mais à travers la connaissance et les technologies d’aujourd’hui.
3. 2 Les techniques
non-invasives
Au début des années 2000, le muséum de Toulouse fait le choix de conserver
puis d'agrandir son pôle de préparation : moulage, naturalisation et restauration. A l’heure où la biodiversité est en péril et que
d’importants défis attendent l’humanité, il était apparu
évident d’apporter un témoignage contemporain
à travers le lancement de campagnes de restauration des collections naturalistes patrimoniales et de les enrichir avec
de nouvelles naturalisations
patrimonialisées.
Les collections de naturalias constituent toujours aujourd’hui une documentation irremplaçable
de la biodiversité passée
et actuelle et de son évolution dans le temps. Le muséum
reçoit de nombreuses
demandes d’étude, dont certaines restent invasives. Beaucoup bénéficient toutefois de l’avancée des techniques et technologies, qui nécessitent des prélèvements de
plus en plus minimes. C’est
le cas par exemple des études sur l’ADN.
Des préparations de spécimens
(naturalisations, squelettes,
spécimens en fluide…), anciennes comme récentes, peuvent avoir conservé l’ADN des organismes. Les techniques d’amplification réduisent le besoin d’échantillonnage
à des dimensions de plus en plus réduites
et dons de moins en moins compromettantes pour la pièce. A la réception d’une
demande de ce type, la discussion s’instaure entre l’équipe du muséum
et le chercheur. Nous demandons à connaître le protocole et la zone
de prélèvement envisagée.
Il peut s’agir de poils avec leurs
bulbes, de fragments d’os
ou d’autres tissus. Si le prélèvement ne compromet ni l’intégrité de la pièce ni sa lecture par les publics, qu’il se justifie en vue de l’accroissement des connaissances
et qu’il s’inscrit dans un cadre éthique, une suite
favorable peut lui être donnée. C’est toutefois
dans le domaine des études non-invasives que les bénéfices
dans l’étude des collections des musées ont peut-être été
les plus spectaculaires ces dernières
décennies.
L’exploration des collections bénéficie du développement de nouvelles techniques et technologies mais stimule aussi, par les fortes contraintes de la réglementation, leur évolution. Ainsi, des protocoles d’études ne compromettant
pas l’intégrité des pièces, qualifiés de non-invasifs, ont été
mis en place ces dernières décennies.
Les techniques d’imagerie médicale en fournissent un brillant exemple. Ainsi, la tomodensitométrie, également connue sous le nom de CT-scan (pour computed
tomography) permet d’accéder à des faciès des pièces impossibles à atteindre sans un processus destructif, ceci sans compromettre
leur conservation. Cette technique mesure l’absorption différentielle des
rayons X par les tissus et, par traitement
informatique, reconstruit virtuellement les structures anatomiques.
Les cavités,
les surfaces, les tissus mais aussi les matériaux composant un objet peuvent alors
être révélés. C’est un formidable outil pour la conservation, la restauration et la connaissance
des pièces. Plusieurs spécimens ou objets
ont pu bénéficier
de cette technologie.

Ill.4.
Conque Magdalénienne de Marsoulas. Inv.
MHNT.PRE.2013.0.492. Collection du Muséum de
Toulouse. Photographie de Didier Descouens
Par exemple la conque
de Marsoulas, une coquille
de triton à bosses (Charonia
lampas) qui a défrayé la chronique il y a peu de temps, et qui fera très certainement
encore parler d’elle.[4]
Découverte dans les années 1930 dans la grotte de Marsoulas, elle avait été versée
dans les collections de Préhistoire du muséum de Toulouse. Elle y était référencée
comme une coupe à boire jusqu’à ce
que le chargé des collections, en vérifiant l’inventaire, ne réexamine la pièce et parle de ses doutes à plusieurs chercheurs. Un protocole d’étude
est établi, la conque passe
sous les rayons du CT-scan
et dévoile toute l’élaboration de sa structure interne. L’intuition est confirmée,
il s’agit d’un instrument de musique et, en l’occurrence, du plus ancien de ce type connu actuellement
dans le monde.[5]

Ill.5. Sections
longitudinales et coupes transversales de la conque de Marsoulas. Inv.
MHNT.PRE.2013.0.492 Collection du
Muséum de Toulouse.
Les expositions temporaires sont une motivation pour un établissement
pour restaurer les pièces
qui vont l’accompagner. En vue de l’exposition “Momies”, décision fut prise de procéder
à celle d’une momie égyptienne de femme remontant à la période ptolémaïque. Cette momie était entrée dans
les collections du muséum à la fin du XIXème
siècle et présentait les traces de précédentes restaurations sans que nous puissions plus de détails par les archives. Pour
guider son intervention, la
restauratrice du patrimoine
demanda le passage de la momie au
CT-scan. Un créneau en dehors des horaires de consultation fut négocié avec un centre hospitalier, et les images révélèrent bien les traces des précédentes
interventions… et plus encore ! En descendant, coupe après coupe, elles montrèrent que nous étions en présence non pas d’une mais
de deux individus. Cette découverte ainsi que les images réalisées vinrent enrichir l’exposition et sont à découvrir dans un documentaire dédié.[6]
4 CONCLUSION
L’évolution du statut des collections a peut-être créé une fracture entre les muséums
et la communauté scientifique
a une époque où les muséums
attiraient davantage le jeune public que les chercheurs. Aujourd’hui, les enjeux environnementaux contemporains et les avancées technologiques avec des explorations non invasives relancent
l’intérêt pour les collections patrimoniales qui sont
majoritairement réunies pour leur intérêt
scientifique. Les collections
conservées dans les musées constituent un réservoir de découvertes potentielles. A mesure que de nouvelles
techniques peuvent y être appliquées, des champs de connaissances, parfois insoupçonnés, deviennent accessibles. Pour permettre ces découvertes et leur transmission aux générations futures, les techniques
les moins invasives possibles
sont à privilégier aujourd’hui. C’est un mode de gestion pour les pièces et la connaissance que nous devons tenir pour
celles et ceux qui succéderont aux professionnels actuels et les études scientifiques qu’elles ou ils
souhaiteront mener. Pour l’heure, une dynamique de recherche se recrée dans les musées. Le muséum de Toulouse montre combien les nouvelles techniques d’exploration enrichissent et permettent une meilleure valorisation de ses collections. Les nouvelles technologies offrent
des artefacts inédits où l’invisible prend forme.
Ces technologies génèrent également de nouveaux objets, matériels tels des impressions 3D ou virtuels comme les scans
des spécimens ou les séquences ADN. Ils font partie pour
la plupart du dossier de l’objet ou de l’œuvre. Mais certains peuvent avoir des statuts propres. Ainsi
si l’original venait à disparaître, le scan 3D deviendrait le dernier témoignage de l’existence de la pièce. Toutes ces images produites, sont complémentaires avec l’objet lui-même. Elles apportent des informations non perceptibles à l’œil
nu. Ni ersatz, ni fac-similé, ces images ont leur propre
identité et leur propre utilité. Ces
nouveaux “objets” posent aux professionnels des musées de nouvelles questions, qui accompagneront les futures évolutions des textes réglementaires.
RÉFÉRENCES
BARRAT Jean-Alix et JAMBON Albert. “Saint-Sauveur, une
météorite d’un groupe extraordinaire : les chondrites à Enstatite”. Les Météorites, Saint-Julien-du-Pinet, p.17, 2014.
LACROIX Alfred, MENGAUD Louis et MOURIE Stanislas, “La météorite pierreuse tombée à Saint-Sauveur (Haute Garonne) le 10 juillet 1914”. Bulletin de la Société française de Minéralogie, volume 46, 6-8, 1923. pp. 109-117.
Fritz
Carole, Tosello Gilles, Fleury Guillaume, Kasarhéou E., Walter Philippe, Duranthon
Francis, Gaillard Pascal, Tardieu Julien. “First record of the sound produced
by the oldest Upper Paleolithic seashell horn”. Science Advances, 11 fév. 2021.
[1]
Enseignante-chercheure à l’UT2J, membre du LERASS et membre associée au FRAMESPA (UMR 5136 - CNRS).
[2]
Conservateur au Museum d’Histoire Naturelle de Toulouse.
[3] FRANCE, Ministère de la Culture. Note-circulaire du 19 juillet 2012
relative à la problématique des matériels
d'étude et à la méthodologie
préalable à l'affectation
de ces biens aux collections des musées de France,
2012. Disponible sur :
https://www.culture.gouv.fr/Thematiques/Musees/Pour-les-professionnels/Conserver-et-gerer-les-collections/Gerer-les-collections/Inventorier-et-recoler-les-collections-des-musees-de-France
Consulté le : 1er sept. 2023.
[4] France. Muséum d’histoire naturelle de Toulouse. Disponible sur :
https://museum.toulouse-metropole.fr/la-conque-de-marsoulas/ Consulté le : 1er sept. 2023.
[5]
“First record of the sound produced by the oldest Upper
Paleolithic seashell horn”, C. Fritz, G. Tosello, G.
Fleury, E. Kasarhéou, Ph. Walter, F. Duranthon, P. Gaillard, J. Tardieu, Science Advances, 11 fév. 2021.
[6] France. Muséum d’histoire
naturelle de Toulouse. Disponible sur https://museum.toulouse-metropole.fr/momies-limmortalite-retrouvee/ Consulté le : 1er
sept. 2023.